jeudi 15 mai 2014

Azyz Amami contre le système



 Ce matin, l’activiste Azyz Amami  et le photographe Sabri Ben Mlouka ont comparu devant le Tribunal de Première Instance à Tunis. Ils restent tous deux en détention jusqu’au 23 mai, date à laquelle ils comparaitront devant un juge. Ils sont officiellement accusés de « détention avec intention de consommer » de stupéfiants (cannabis), accusation pour laquelle la loi 52 prévoit une peine de prison allant de 1 à 5 ans, ainsi qu’une amende, sans possibilité de tenir compte des circonstances atténuantes.
L’arrestation de Azyz et Sabri n’est cependant pas une banale affaire de toxicomanes arrêtés par la police comme certains persistent à dire. Non seulement des doutes sérieux existent concernant cette accusation que beaucoup pensent être un piège tendu par les policiers, mais cette arrestation s'est faite dans la violence, et ne semble pas être un hasard. Contexte.



La révolution s’étant transformée en slogans creux dans la bouche d’élus adeptes de spectacles et de politiciens de tous bords se battant pour arracher des voix dans des élections hypothétiques, il ne restait plus que Azyz et une poignée d’irréductibles, rêveurs et idéalistes, hommes et femmes de principes, pour être de toutes les batailles.

Dans l’arrestation de Azyz et Sabri, plusieurs aberrations sautent aux yeux : les pratiques policières toujours aussi violentes et arbitraires, l’abus de pouvoir, les textes de lois qui empêchent un citoyen arrêté par la police de bénéficier immédiatement du support de son avocat sachant que le motif d’arrestation peut ne pas être communiqué, y compris à l’avocat en question, et cet outil de répression hérité du bénalisme et utilisé exagérément à l’encontre de la jeunesse tunisienne en général et à l’encontre de tous ceux dont la voix dérange en particulier, la loi 52. Azyz fait partie de ceux qui se battent contre chacune de ces aberrations : contre des policiers corrompus et violents qui ne respectent pas le citoyen et l’agressent au lieu de le protéger, contre des lois qui ne sont pas au service du citoyen et de la société et ne respectent pas les Droits de l’Homme, contre l’abus de pouvoir et les dépassements du système, contre la loi 52 et d’autres. Azyz se bat contre un système qui, au lieu de servir le citoyen, l’infantilise, le brutalise, lui manque de respect et tente de lui voler toute dignité, tout espoir de prendre sa vie en main. De tout cela nous avons parlé, et nous parlerons encore, et le chemin, comme il l’a toujours dit lui-même, est encore long devant nous.

Mais dans l’arrestation de Azyz, une question essentielle est au cœur du problème : Pourquoi lui ? Pourquoi a-t-il arrêté ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi est-il important de soutenir sa cause ? En quoi le cas de Azyz est-il différent, remarquable ?
Azyz porte en lui plusieurs batailles, et les exemples cités plus haut ne représentent qu’une partie de ses combats. Azyz est une cible idéale pour une machine qui refuse de changer et s’agrippe à ses anciennes pratiques, à son égo démesuré et à son pouvoir abusif. Parce que Azyz parle, et il parle fort.

Azyz a parlé de l’injustice commise à l’encontre des martyrs et blessés de la révolution, lorsque leurs dossiers sont vides (rapports balistiques manquants, autopsies non pratiquées, preuves et témoignages traités à la légère, …) et lorsqu’ils sont confiés à une justice militaire, juge et partie, dont les compétences sont inadaptées à un contexte extrêmement particulier. Le résultat, des peines extrêmement clémentes dans le meilleur des cas, en est choquant. Nous avons entendu beaucoup de pleurnicheries d’élus outrés que l’on ait osé des jugements pareil, alors qu’eux-mêmes ont eu entre les mains le pouvoir de légiférer et d’agir pour préparer un contexte favorable pour rendre la justice.

Azyz a parlé des jeunes de la révolution arrêtés et jugés pour avoir "brûlé un commissariat", alors que les faits qui leur sont reprochés - quand ils leur sont reprochés à raison – sont ces mêmes faits qui ont constitué la révolte populaire contre le dictateur, menant à son éviction du pouvoir, et fêtée aujourd’hui par les mêmes slogans creux comme la « révolution du peuple qui a ébloui le monde ». Le monde aurait donc été ébloui par ces mêmes flammes allumées par des jeunes poursuivis en justice … parce qu’ils les ont allumées ! Comme le disait un ami il n’y a pas si longtemps, on a l’impression que la justice veut faire payer ceux qui ne sont pas morts pendant ce qu’on appelle la révolution. Peut être qu’ils auraient dû mourir eux aussi, et atterrir sur un pin’s sur la veste du président des Droits de l’Homme, plutôt que de rester en vie et de construire un avenir dans ce pays qu’ils ont tenté de récupérer à la dictature.

Azyz a parlé de ces affaires qu’on cherche à coller sur le dos des jeunes de la révolution et des vérités que certains tentent de détruire et de nier. Il a parlé de ces autres postes de police, brûlés avec leurs archives, non pas par des jeunes révoltés, mais par ceux qui cherchaient à cacher leurs méfaits et leurs abus, policiers et autres profiteurs de l’ancien régime. Beaucoup aujourd’hui relèvent cette étrange « coïncidence », qui a fait qu’il ait parlé de ce poste de police de la Goulette brûlé par ses propres agents à la télévision, et que quelques jours plus tard, il se retrouve arrêté à ce même poste.

Azyz a parlé de la loi 52 et la combattait tous les jours. Cette loi exagérément répressive détruit des vies et constitue une arme de choix pour des policiers corrompus et autres pour se débarrasser des voix qui les dérangent.  D'après le Directeur Général des Prisons, les détenus pour usage de cannabis représentent le tiers de la population carcérale tunisienne. Parmi eux, beaucoup de jeunes, beaucoup d'artistes, beaucoup d'activistes, sacrifiés.

Azyz a parlé de ses rêves, de ses idéaux, des hommes qu’il admire, de ses lectures, de sa vision politique, philosophique et humaine. Azyz est ce jeune homme intelligent aux principes et au dévouement sans limites qui lutte au plus près du peuple, et qui a aussi ses faiblesses, ses défauts, sa part d'humanité en somme. S'il a été arrêté, c'est pour le faire taire et pour faire taire tous ceux qui auraient eu envie de le suivre. Il a été arrêté pour tuer cette liberté d’expression qui reste la seule arme, hier comme aujourd’hui, contre un système encore en place.

Azyz a été arrêté de façon arbitraire et tabassé, on l’a peut être même piégé (il nie l'accusation). Lui et Sabri Ben Mlouka restent aujourd'hui en détention et risquent la prison ferme. Mais Azyz reste libre où qu’il soit. Il était, est et sera un symbole pour chacune de ses luttes. Son arrestation et son jugement pourraient faire de la bataille pour la liberté d'expression, de la lutte contre les violences policières et de la réforme de la loi 52 un enjeu considérable dans l'opinion publique. Quoique le système, avec ses aberrations, décide concernant le sort de Azyz, le plus important reste que sa parole continue à se faire entendre. Parce que quand Azyz ne parle pas, le silence est assourdissant.

jeudi 8 novembre 2012

Justice transitionnelle: victime collatérale de la guerre de communication politicienne

Les rivalités politiques et les tensions au sein de la société tunisienne ramènent les débats autour des notions capitales de la transition démocratique à leur forme la plus caricaturale. Qu'il s'agisse de la Constitution, des questions de droits et des libertés ou des décisions politiques, rares sont les interventions qui visent à clarifier le sujet et à le traiter sur le fond. Le citoyen tunisien se trouve ainsi exclu du débat, ignorant (ou oubliant) les réels tenants et aboutissants des affrontements et des divergences, incapable par conséquent d'avoir une opinion claire et de faire son choix.

Un de ces sujets importants qui cristallise cette superficialité politicienne se trouve être celui de la justice transitionnelle. Un micro trottoir réalisé il y a quelques temps par Nawaat (voir ici) permet d'ailleurs de constater que le sujet est loin d'être maîtrisé au sein de la société, et que lorsqu'il l'est à peu près, les citoyens considèrent qu'aucune étape n'a été franchie dans ce processus, sans pour autant être capables de pointer du doigt ce qui constitue un blocage.

Fait intéressant cependant, nous avons eu droit à une série de spots de sensibilisation réalisés pour le compte du Ministère des Droits de l'Homme et de la Justice Transitionnelle, et diffusés depuis quelques mois sur les chaines de télévision tunisiennes. Certaines voix se sont élevées alors pour dénoncer une "manipulation" dont le but serait uniquement de convaincre la ménagère de moins de moins de 50 ans de la pertinence de verser des indemnités aux membres ou sympathisants du parti Ennahdha anciennement détenus et torturés dans les geôles de la dictature. Le débat est donc mort-né, d'une part à cause de la méfiance grandissante (et peut être excessive par moments) des citoyens vis à vis du gouvernement, et d'autre part à cause d'un réel problème de communication de la part de ce dernier dans une phase où la cacophonie est persistante.

Par ailleurs, certains slogans reviennent, dans la bouche de partisans du gouvernement en particulier, pour demander des avancées concrètes concernant la justice transitionnelle. Ceci a pu être observé notamment lors de la manifestation Ekbess du 7 septembre dernier. Sauf qu'à demander du concret, on soutiendrait indirectement l'idée selon laquelle le concret en matière de justice transitionnelle se limiterait à quelques actes symboliques en réponse à une demande populaire. Un double objectif serait atteint: donner l'impression que le gouvernement répond aux exigences du peuple, et obtenir la bénédiction de ce dernier pour ces actes symboliques, qui pourraient satisfaire des cibles précises sans répondre aux exigences d'une véritable justice transitionnelle.

La vivacité de la réaction dans ce genre de situations est symptomatique de la tension qui pousse à l'attaque avant toute construction d'un argumentaire audible. L'opposition se fait parfois (trop souvent?) laisser piéger pour la énième fois dans un débat qu'elle n'a pas initié elle-même à temps, se laissant embarquer dans une discussion dont elle a du mal à maîtriser les éléments de langage, se fait mal comprendre au point d'être accusée de bloquer un processus nécessaire, et la vague de protestation finit par passer sans pour autant que le débat ait été réellement posé.

Il est intéressant de revenir sur l'exemple des spots de sensibilisation pour deux raisons très simples: prendre le temps de parler de la définition de la justice transitionnelle (dont tout le monde semble se moquer finalement) et analyser l'effet des rivalités politiques et des erreurs et des manipulations (supposées ou avérées) de communication sur la réalisation des objectifs clés de la transition, dont celui de la justice transitionnelle.



Le contexte 

Afin de juger de la pertinence du spot en lui-même (en dehors de toute considération politicienne et en mettant de côté sa source et son utilisation), il est utile de définir ce qui est communément appelé "la justice transitionnelle" en tenant compte d'expériences similaires dans le monde.

Qu'est-ce que la justice transitionnelle?
La notion de justice transitionnelle intervient dans les pays où de lourdes exactions et atteintes aux Droits de l'Homme ont été perpétrées. Cette notion est souvent invoquée lors du passage d'un pays d'une dictature ou d'un régime ségrégationniste à la démocratie et à un régime plus égalitaire. Elle est considérée comme une étape nécessaire pour passer "d’un passé divisé à un avenir partagé" selon la définition du Centre International pour la Justice Transitionnelle.

Bien que les expériences ne soient pas toutes équivalentes dans des conditions et dans des délais variables, la notion de "justice transitionnelle" est habituellement définie comme étant un ensemble de mécanismes visant à répondre aux besoins suivants: Droit à la vérité, Droit à la Justice, Droit à la réparation, Garantie de non Récurrence.

Afin d'atteindre ces objectifs, les mécanismes peuvent être groupés en 3 composantes:
- Composante 1: Justice et vérité: Cela consiste en la poursuite en justice des responsables des crimes perpétrés sur la base d'enquêtes pour établir les faits. Cette phase délicate nécessite un appareil judiciaire qui dépasse sa fonction habituelle pour une action plus large, qui inclut un processus de recherche de la vérité sur les violations en question. Cela passe habituellement par la création de commissions vérité, même si les faiblesses de ce type de commissions sont avérées.
- Composante 2: Réconciliation et octroi de réparation aux victimes des violations. La réconciliation ne doit pas inclure l'impunité et l'amnistie abusive, mais peut permettre à la société de repartir sur de nouvelles bases suite à des négociations, à l'établissement de nouveaux textes de lois, à des élections transparentes, à la libération de tous les prisonniers politiques, et peut inclure la possible réintégration de certains fonctionnaires de l'ancien régime sous certaines conditions. La réparation elle est souvent difficile à mettre en place car elle nécessite une évaluation des vérités établies précédemment et doit tenir compte à la fois de l'intérêt des victimes et de la stabilité de la nouvelle démocratie.
- Composante 3: Réforme des institutions de l'Etat. La réforme inclut les institutions judiciaires, politiques, sécuritaires, de façon à garantir que de tels actes ne puissent pas se reproduire à l'avenir. Cette phase comprend des stratégies d'assainissement de la fonction publique et de renforcement des capacités des institutions. Cela permet de clore le chapitre de la justice transitionnelle et de restaurer l'Etat de droit et la légalité.


L'objet de la discorde
Le spot en question (pris comme exemple) est le suivant:

On peut procéder au découpage de ce spot pour déterminer les sujets traités et le temps alloué à chacun d'eux:

Introduction: 8 secondes
Titre --> Justice Transitionnelle

Le Passé: 30 secondes
Mots clé, groupe 1: passé: torture, privation, discrédit, mort
Mots clé, groupe 2: pourquoi : refus de l'injustice

Transition: 30 secondes
Mots clé, groupe 1: peuple, contre l'injustice
Mots clé, groupe 2: reconstruire, avenir, sans injustice/tyrannie, liberté, expérience d'autres pays --> justice transitionnelle

Question: 4 secondes
qu'est-ce que la justice transitionnelle?

Justice Transitionnelle, Etape 1: 17 secondes
Mots clé, groupe 1: la matière: Dossiers, violation de la loi, corruption, torture, procès inéquitables, instrumentalisation de la justice, assassinats.
Mots clé, groupe 2: L'action: Etablir la vérité, rendre des compte, justice, personne n'échappe au jugement, pas de vengeance.

Question: 3 secondes
Et les victimes?

Justice Transitionnelle, Etape 2:
Mots clés: Réhabilitation (إرجاع الإعتبار), garantir la dignité (حفظ الكرامة), garantir les droits et réparation (نعطيوها حقها)

Question: 3 secondes
Comment garantir que ce qui s'est passé ne se reproduise pas?

Justice Transitionnelle, Etape 3: 8 secondes
Mots clé: Réforme des institutions, combattre l'injustice, restaurer la confiance en les institutions de l'Etat, respect de la loi et des Droits de l'Homme

Conclusion: Se réconcilier avec le passé et se tourner vers l'avenir: 12 secondes
Mots clé: nouvelle page, pas de haine, comprendre et se réconcilier avec le passé, tirer des leçons, avenir.

Fin: 10 secondes
Titres et logos


En quoi le spot du Ministère des Droits de l'Homme et de la Justice Transitionnelle est-il critiquable, ou comment se tromper de débat?

La source: il s'agit là d'un spot de sensibilisation portant sur la justice transitionnelle qui est une notion étroitement liée aux Droits de l'Homme. Le fait que le spot soit réalisé pour le compte de ce ministère ne semble donc pas incohérent avec sa fonction. Le fait même de recourir à des spots de sensibilisation peut être critiqué, mais des expériences similaires ont eu lieu, notamment avec la campagne de sensibilisation pour les élections et certaines notions politiques, et la justice transitionnelle peut avoir toute sa place dans l'ensemble des notions capitales que les citoyens doivent pouvoir appréhender.

La pertinence du contenu: Selon le découpage détaillé plus haut, le spot traite tous les aspects de la justice transitionnelle: il explique dans quel contexte on y fait appel, et est articulé autour de 3 idées principales, à savoir: Etablir la justice/vérité, Rendre justice pour les victimes (le mot indemnisation "تعويض" n'est pas utilisé, on parle de réhabilitation et de garantie de droits/dignité, cependant l'expression "نعطيوها حقها" peut évidemment être comprise comme étant l'octroi de réparation), Reconstruire les institutions de l'Etat pour garantir la non récurrence, et évoque brièvement la notion de Réconciliation en conclusion, mais sans la détailler. Ce découpage n'est pas totalement incohérent avec les composantes de la justice transitionnelle telle qu'expliquée précédemment.
L'équilibre: Toujours d'après le découpage, chronométré, du spot, les 3 étapes présentées prennent respectivement: 17 secondes, 10 secondes, 8 secondes, avec une douzaine de secondes pour la conclusion qui aborde la compréhension et la réconciliation avec le passé et l'ouverture vers l'avenir. Sur les 3 axes principaux, la partie traitée le plus longuement est donc celle de l'enquête et de la justice, suivie par celle concernant les victimes, puis par celle concernant la réforme des institutions. La conclusion, dans laquelle se mêlent des notions positives mais sans détail concernant la réconciliation, peut être traitée à part, et critiquée pour cela.

Complétude et pertinence: Bien que l'ensemble des étapes principales de la justice transitionnelle aient été évoquées, on peut par exemple déplorer le passage rapide sur la réconciliation (qui n'explique rien). Certains reprochent également à ce spot de ne pas parler des cas des martyrs. On pourrait considérer que cela rentre parfaitement dans les cas de meurtres et autres agressions en contradiction avec les Droits de l'Homme et pour lesquels les mêmes mécanismes de base peuvent s'appliquer, même si on peut penser que certains cas sont prioritaires sur d'autres ou qu'ils doivent être traités différemment. Le fait est que la justice transitionnelle porte potentiellement sur une période de plusieurs décennies et couvre divers cas et situations historiques similaires.
Ce qui est certain, c'est que contrairement à la critique la plus répandue, la partie consacrée à l'octroi de réparations n'est pas plus longue que les autres et parle également (et même en premier) de réhabilitation, la partie consacrée à la vérité et la justice n'est pas moins bien traitée, et conformément à ce qui est expliqué plus haut, l'octroi de réparations fait bel et bien partie du processus de justice transitionnelle tel qu'admis dans le monde entier, et il est donc "normal" d'en parler. Contrairement à certaines autres critiques également, le spot ne s'achève pas sur l'idée d'indemnisation (encore une fois, le mot "تعويض" n'est jamais utilisé dans la vidéo), mais passe à la réforme des institutions puis ouvre les portes de la réconciliation avec le passé pour mieux aborder l'avenir avec des garanties plus fortes. Que certains cèdent leur droit à obtenir réparation est une décision qui leur appartient et qui les honorent aux yeux de beaucoup, mais ne remet pas en question le droit de l'ensemble des victimes, même si la priorité est évidemment donnée à la recherche de la vérité.
Ceci pour l'analyse "factuelle".

Objectif du spot et utilisation politique
Il faut se rappeler que ce spot arrive quelques temps après de grands débats politiciens portant sur l'affaire de l'indemnisation des prisonniers politiques, et s'abreuve donc des tensions générées au fil des semaines et des mois, suite au rumeurs selon lesquelles des sommes importantes seraient versées aux anciens détenus politiques (essentiellement proches ou membres d'Ennahdha) à une période où la situation économique du pays ne le permet pas. Le simple fait que l'on parle d'indemnisation a été considéré par certains comme une trahison, et le gouvernement s'en est trouvé très critiqué.

La vérité cependant est que la principale critique qui doit être dirigée vers le gouvernement en cas d'adoption de cette décision est la suivante: On ne peut aborder la question de la réparation avant que la justice ait fait son travail. En se basant sur d'autres expériences dans le monde, on peut dire que la première étape de la justice transitionnelle permettant d'identifier et de juger les coupables est extrêmement difficile, nécessite que l'appareil judiciaire en ait les moyens, structurellement et en termes de ressources humaines et matérielles, et peut prendre beaucoup de temps, souvent de nombreuses années avant d'arriver à son terme (qui reste imparfait et souvent symbolique). Cette étape est essentielle, non seulement pour identifier les coupables, mais pour identifier également les victimes de manière exhaustive, et ce qu'ils ont subi avec précision, de façon à leur rendre justice ne serait-ce que par la reconnaissance du mal. Par conséquent, une décision arbitraire d'indemniser des prisonniers politiques sur la base d'une simple liste est à juste titre critiquable, sans parler du fait que la réparation ne devrait pas être assimilée à une somme d'argent versée aux victimes, mais surtout à la reconnaissance du préjudice subi et à leur réhabilitation. De plus, faire croire aux potentiels bénéficiaires qu'ils ont le droit d'espérer des sommes conséquentes de la part du gouvernement en reconnaissance de leur souffrance est simplement un moyen de les utiliser à des fins purement électoralistes en usant d'un discours démagogique qu'on peut difficilement critiquer sans paraître méprisant envers ces personnes et leur souffrance. Ceci rend donc la chose très difficile à discuter, et se retourne souvent contre ceux qui le tentent. 

Un lourd travail judiciaire doit donc commencer, et à ce jour seul un rapport très critiqué de la Commission Vérité créée en janvier 2011 concernant les exactions commises pendant la révolution existe, et si la justice transitionnelle s'intéresse à une période s'étendant de 1956 à nos jours, on peut aisément imaginer la quantité de travail qui reste à faire.

Par ailleurs, que les indemnisations coûtent trop d'argent ou que le principe en dégoûte certains reste un problème secondaire, car si le processus se déroule selon les normes, la question ne se posera pas avant des années, et la vérité serait établie et non discutable, et nous pouvons espérer que d'ici là le pays ait atteint un certain équilibre.

Le recours à ce spot par le Ministère des DH et de la Justice Transitionnelle pourrait également être interprété comme une tentative de démontrer que le Ministère avance sur ce sujet, en ayant une preuve accessible à l'ensemble de la population. Or ce spot - qui est de l'ordre de l'information - malgré l'intérêt qu'on peu y trouver, ne peut constituer une action en soi, et reste donc un écran de fumée sur l'immobilisme gouvernemental et/ou la difficulté d'atteindre certains objectifs, si ce n'est de la mauvaise volonté.

Par conséquent, le problème aujourd'hui n'est pas juste de savoir si ce spot est une tentative de manipulation ou pas, ni si l'octroi de réparation est pertinent et juste, mais si le processus qui y est brièvement décrit peut se dérouler conformément aux principes admis. A cet égard, la vidéo n'omet pas l'étape qui pose le plus problème en réalité, et pourrait, au contraire, servir d'argument en faveur du respect des normes, en utilisant le discours du Ministère contre lui, comme une référence indiscutable, un objet témoin de ses propres engagements. L'annonce récente par le Ministère concernant la création d'une Instance de la justice transitionnelle baptisée Vérité et Dignité devra donc faire l'objet d'une analyse pertinente de ses objectifs et des moyens qui seront mis à sa disposition pour que cela ne reste pas, comme le spot, un simple discours critiquable. Le problème est donc: quand commencera véritablement la première étape de la justice transitionnelle et avec quels mécanismes? C'est cette question qu'il faut présenter à l'opinion publique, en choisissant les éléments de langages adéquats et en démontrant les lacunes constatées jusqu'à aujourd'hui sur le chemin de la réalisation de cet objectif.





Pour aller plus loin:





mardi 5 juin 2012

Le préambule de la discorde

Depuis que la première version du préambule de la constitution en cours de rédaction (si si, il paraît) a été publiée par une élue, les réactions outrées, entre déception et colère, n'ont cessé de chauffer la toile. Quelques drafts plus tard, une version « officielle » a finalement été diffusée. C’est cette version qui sera donc soumise au vote de l’Assemblée Constituante.

Au lieu de crier au scandale au milieu d’une foule déjà acquise à la cause (nous avons déjà fait ça 3 fois), je me suis dit qu’une petite analyse argumentée de ce texte s’imposait.






En quoi ce préambule pose-t-il problème ?

Le préambule est-il plaisant à lire ?

Ce texte est extrêmement lourd. Alors qu’un préambule est censé inspirer respect et amour de la patrie et des valeurs communes au peuple tunisien, nous voilà en présence d’un morceau médiocre de littérature sans queue ni tête, où l’effort – trop visible – des élus d’y introduire tout et n’importe quoi a résulté en une chose qui manque d’homogénéité, tant au niveau de la langue que du contenu. On y voit pêle-mêle des références historico-culturelles du pays et des postures géopolitiques dont on ne sait si le peuple les approuve ni quel sens elles ont dans un contexte par définition mouvant alors qu’il s’agit là d’un texte fondateur censé durer (mais vu le résultat, on espère bien qu’il sera bientôt remplacé). Puis se côtoient des appels au respect de valeurs universelles et celui répété à ne surtout pas oublier notre sainte religion (mais on se demande bien de laquelle on parle étant donné le caractère fortement interprétable de celle-ci sans parler de la liberté de chacun de ne pas y croire). Et n’oublions pas ce moment d’humour où l’on aperçoit un appel au respect de l’environnement, structurellement détaché de ce qui vient avant et après, comme si une main distraite avait laissé tomber la phrase là. L’effort est certainement louable mais manque cruellement de spontanéité.

Gloire à la révolution

Car c’est ainsi que la tradition le veut depuis un certain 14 janvier. Sans vouloir remettre en question la véracité de la révolte populaire, ni détruire totalement les espoirs de ceux qui souhaitent continuer à parcourir ce chemin difficile qui pourrait, un jour peut être, finir par devenir révolutionnaire, je pense ne pas être la seule à en avoir ma claque que n’importe quel énergumène vienne nous chanter ce refrain. Vous me direz « Mais il s’agit d’élus du peuple !». Ceci est également un refrain.

Le problème n’est pas tant la référence à la révolution que son appropriation par une assemblée d’individus dont la plupart ont été élus « par hasard » car peu de citoyens ont voté pour des « personnes », la plupart ont voté pour des partis (Déjà qu’ils n’ont pas lu le programme, vous croyez qu’ils ont épluchés les CV en plus ?). Bref, avec tout le respect que l’on doit à cette assemblée de sages (ceci est du sarcasme), cette entrée en matière, un peu pompeuse et hautement prétentieuse au regard des efforts (et des vies) consentis pour qu’ils occupent ces fonctions (et là on ne parle pas seulement du 14 janvier), irrite à la première lecture, avant de se banaliser ("bananiser" ça marche aussi), comme le mot « révolution » l’a été. Une autre formulation mettant en avant le peuple plutôt que ses représentants aurait été de meilleur goût.

Vous êtes musulmans, sachez-le

Que les choses soient claires, il ne s’agit ici nullement d’attaquer la religion. Je dirais même que je semble avoir beaucoup plus de respect pour cette religion que ceux qui ne cessent de nous marteler notre prétendue appartenance et la nécessité de la protéger. D'accord, j'aimerai la protéger de vous moi. Alors déjà, ma religion ça me regarde, et même si ce préambule, qui présente par ailleurs toutes sortes de composantes culturelles du peuple, doit y faire référence, une seul fois suffit, merci.

Ici le mot Islam (et ses dérivés) est cité 3 fois (rendez-vous bien compte que ceci étant la version « allégée », on a échappé au pire en matière de névrose identitaire). Voyons voir si ces 3 références sont bien nécessaires. La première fait peur : comment ça « se baser sur les constantes de l’islam » ? quelles constantes et selon qui d’abord ? et que veut dire le fait de se baser dessus et dans quel but ? bref, le summum de l’interprétabilité sur un sujet aussi sensible est un crime contre les générations futures (ou une chose totalement inutile, ça dépend). La deuxième pourrait être exprimée autrement, même si à mon humble avis, il s’agit là de la seule référence à peu près acceptable dans le sens où elle fait partie d’un passage sur les composantes historico-culturelles du peuple. La troisième fait partie d’un magma d’idées qui ne me semblent pas avoir leur place dans une constitution censée représenter tout le peuple et ne pas préjuger de ses choix diplomatiques et géopolitiques présents et futurs.

Emploi, liberté, dignité … en Palestine

Quelqu’un pourrait m’expliquer (avec tout mon respect pour les luttes du peuple palestinien) pourquoi la constitution d’un pays parle d’un autre pays ? Que l’on soutienne ou pas cette cause (et y en a qui s’en soucient à peu près autant que leur première paire de basket à clignotants), je ne comprendrais jamais pourquoi il faudrait le hurler dans notre constitution. Primo, la situation en Palestine n’était pas (non monsieur n’insistez pas, moi aussi j’ai vu les vidéos) parmi les revendications de ceux qui sont descendus dans la rue entre le 17 décembre et le 14 janvier. Bouazizi se serait-il immolé parce qu’on lui a refusé l’entrée de Jérusalem ? Pas que je sache. Secundo, une affaire géopolitique – qui certes semble interminable – est une affaire mouvante, qui peut évoluer (nous l’espérons du moins) et rendre cette référence totalement caduque. Vous me direz « mais une constitution, ça se révise ». Vous êtes sérieux là ? Alors dans quelques années on va changer de constitution et faire un référendum et tout le tralala parce que y a eu un truc qui s’est passé dans un pays à quelques milliers de kilomètres de chez nous, où il doit y avoir à peu près zéro tunisien au mètre carré (oui c'est vrai, je ne compte pas les têtes brûlées)? Et tertio, indépendamment de ces considérations tout à fait logiques (mais encore une fois, depuis quand est-on logique en Tunisie ?), disons-le simplement: La référence à la lutte palestinienne est du populisme pur et dur. Et vas-y que je te rajoute une couche de sentimentalisme pour faire genre « nous sommes des êtres humains honorables qui pensons à nos frères qui souffrent ». Alors déjà que les arabes n’ont pas cessé de foutre les palestiniens dans la merde depuis 1948 (au moins), mais faire semblant de se soucier de leur problème (comme s’ils étaient les seuls à souffrir en plus, y compris dans le monde arabe) serait presque hilarant si ce n’était aussi insultant. Oui car il s’agit bien d’une insulte, aux palestiniens en premier lieu, mais également à tous ceux qui souffrent parmi nos « frères » et dont tout le monde se fout (encore plus que de la paire de basket sus-citée). Allez dire à ces élus de l’ouvrir concernant le Bahrein tiens, histoire de rigoler un peu.

Unissons-nous mes frères et mes soeurs

C’est là qu’on en arrive plus largement à cette histoire d’union (maghrébine, arabe). Mais qui vous dit que tous les tunisiens sont d’accord pour s’unir avec les pays voisins ? Ou alors les 217 élus sont en charge d’en décider pour eux ? Et si je ne veux pas moi de cette union, serais-je hors la loi ou carrément excommuniée, mon passeport brûlé et vouée au statut d’apatride ? Bref, j’aimerai dire à ces gens que non, ces affaires là on peut en discuter dans d’autres circonstances quand il s’agira de définir notre politique internationale, et qu’il faudra nous demander notre avis sur la question avant de conclure un quelconque accord de ce genre. Et ne venez pas me dire « mais moi je suis d’accord pour qu’on s’unisse » … je m’en fous, la question n’est pas là, la question est que ce préambule n’est pas fait que pour vous, et surtout que c’est le préambule d’une constitution, pas le programme du Ministère des Affaires Etrangères du gouvernement Machin, merci de vous en rappeler.

Je passerai sur les innombrables expressions comiques et le style abscons de certains passages. A ce stade, nous n’en sommes pas à faire joli.

Ce préambule serait-il à jeter à la poubelle ?

Bon faisons l’effort de relever quelques points positifs. Personnellement j’aime bien les références aux droits de l’homme, à la bonne gouvernance, à la protection de l’environnement, à l’égalité et à la justice. Sauf qu’un gamin de 10 ans m’aurait fait la même chose en mieux si je lui avais donné ces mots clé (Quoique avec le système d’éducation qu’on a aujourd’hui, je me demande si j’ai raison de le penser, mais vous voyez ce que je veux dire).

Tout ceci pour vous dire que vous nous faites souffrir avec vos bêtises (ou votre bêtise ?) … Vraiment.



jeudi 16 février 2012

Aux bigots censeurs et moralisateurs bien-pensants

A tous ceux qui ont décidé de choisir à notre place ce que nous devons regarder ou pas, que ce soit sur internet, à la télé ou en Une d'un journal, sachez qu'un bout de sein exposé ne tue pas, ne blesse pas, et n'appelle pas à la haine contrairement à d'autres faits dont vous vous détournez allègrement! Et s'il vous choque tant, vous n'avez qu'à ne pas le regarder!

Alors en soutien des journalistes que vous avez décidé d'emprisonner pour une malheureuse photo, en détournant la loi de ses objectifs et en passant outre le code de la presse qui ne prévoit rien de plus qu'un simple blâme dans le pire des cas, je publie cette jolie silhouette et je vous emmerde!





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Baisse les yeux - غض البصر
Non à la censure pour "la morale et la vertu"!

mercredi 1 février 2012

Life is a bitch

C'était un ami et protecteur quand nous étions gamins, celui qui m'a sauvé d'un chien fou, regardait avec moi des films d'horreur, et m'apportait des carottes au sel que nous croquions ensemble au soleil en attendant les repas. Ado difficile, il envoyait tout le monde chier, mais pas moi. Il avait "brûlé" il y a de cela combien? 12 ans? .. au moins. Et querelles de famille aidant, je ne l'ai plus revu ni lui ai parlé depuis.

Je viens de le retrouver.

Un étranger bien connu de moi. J'avais imaginé ce moment où je le reverrai, je me voyais éclater en sanglots et le serrer contre moi. Mais je ne l'ai toujours pas vu, et j'appréhende le moment où il me le demandera.

Un étranger qui dans une autre vie faisait partie de mon monde, peuplé de mes meilleurs souvenirs de vacances, de mes blessures d'enfant, de mes angoisses face aux secrets de famille. Je ne sais plus qui il est. Nous avons vieilli, loin l'un de l'autre, séparés par des années d'un silence que nous n'avons pas vraiment choisi mais contre lequel nous ne nous sommes pas vraiment battus non plus. Putain de vie.

Mon complice hier, qu'es-tu devenu aujourd'hui? Une photo où je distingue difficilement tes traits, où je te reconnais à peine. Qu'es-tu devenu mon ami?

Une blessure du passé nous laisse une image tellement belle des êtres aimés qui partent loin, mais le temps passe et lorsque la réalité est là, nous ne savons plus que faire de ces visages qui semblent tout droit sortis d'un rêve et que nous retrouvons sur notre chemin.

Quand enfin les tensions se sont calmées dans la famille, j'ai réussi à avoir un numéro de téléphone. Je ne sais même plus où je l'ai mis. J'ai traversé la méditerranée à mon tour. Mais je n'ai pas osé appeler. Et maintenant ces quelques mots, que je lis avec un brin d'émotion mais sans trop savoir comment répondre ... "tu m'as tellement manqué! tu as à peine changé ..." Oh mon ami si tu savais comme nous sommes différents aujourd'hui de ce que nous étions hier. La vie est passée par là, la mort aussi. Nous ne sommes plus les mêmes.

Et devant ces messages chaleureux et plein d'espoir, je panique à l'idée d'encourager ces retrouvailles. Que pourrais-je te dire après tout ce temps? Te souviens-tu du petit sac rempli de boutons de toutes les couleurs que ta mère me donnait quand je vous rendais visite pendant les vacances? Te rappelles-tu de cette chambre minuscule qui était la tienne et qui servait de refuge à tous ceux qui voulaient partager des secrets inavouables à l'abri des oreilles des parents? As-tu encore ces photos de toi jouant au basket et cette vidéo de mariage où on voit deux de nos cousines se battre pour une chaise à la première rangée et qui nous faisait pleurer de rire des années après?

Es-tu le même ce soir? Parce que moi, je ne suis pas la même. L'innocence a disparu, balayée par des années de querelles qui ont détruit mes souvenirs et m'ont brisé le coeur. Mais ni toi ni moi n'avons de reproches à nous faire, à part ce manque de courage. Pourtant je l'ai eu ce courage un jour où j'ai profité d'une accalmie. La mort nous avait rappelés à l'ordre, secoués au plus profond de notre être. Alors pour ne pas retomber à nouveau dans le silence, j'ai fait le trajet jusqu'à la maison familiale, surprenant ta mère par une visite dont la rumeur a fait le tour de la ville, après des années de rupture. Mais tu ne pouvais être là, forcément. Et ce numéro qu'on m'a donné ce jour là, je ne l'ai jamais utilisé.

Voilà plus de 4 ans que nous vivons dans la même ville. Tu ne le savais pas, je viens de te l'avouer, et je ne saurais te répondre si tu me demande pourquoi je n'ai pas appelé. C'est simplement que je ne sais pas quoi te dire ...

Mon cousin, ma chair et mon sang, mon ami. Tu m'as manqué toi aussi. Mais je ne te connais plus. Putain de vie.


vendredi 25 novembre 2011

Le bassin minier ou La courte mémoire du peuple



Beaucoup de tunisiens ignorent ou font semblant d'ignorer l'histoire contemporaine de la contestation en Tunisie. Aujourd'hui, ils portent aux nues cette date du 14 janvier où ils ont scandé des "Dégage" en choeur à un moment où le régime était sur le point de s'auto-décapiter après quelques semaines de protestation dans tout le pays. Ils se complaisent dans l'autosatisfaction et, malgré quelques critiques envers les politiciens, feignent d'ignorer la véritable étincelle qui leur a permis de de targuer d'avoir participé à une manifestation. Cette étincelle n'est pas née à Tunis sur l'Avenue Bourguiba un 14 janvier, elle est née à Sidi Bouzid un 17 décembre, et avant cette étincelle, une autre avant probablement déjà préparé le terrain, loin des regards et des caméras, peu relayée sur les réseaux sociaux, et n'ayant pas réussi à se propager au delà d'une certaine région. Cette étincelle s'appelle Redeyef 2008.

C'est en 2008 que la ville de Redeyef vit un mouvement social suite à un scandale concernant le concours d'entrée à la CPG. Des syndicalistes de la région soutiennent et coordonnent des manifestations dénonçant la corruption, l'exploitation et la misère dans la région.
Violemment réprimée, 6 mois, 2 morts et plusieurs arrestations plus tard, la protestation est écrasée et les manifestations ne se propagent pas.

En fouillant dans mes archives, j'ai retrouvé ces lignes rédigées par mon ami Selim sur son blog en Avril 2008:

"Aujourd’hui, nous savons que ces protestations, qui durent depuis plus de trois mois, ont été conduites essentiellement par des jeunes au chômage dont certains sont en possession de diplômes universitaires. Ils ont été épaulés par de courageux syndicalistes, que l’on croyait d’ailleurs et à tort en voie d’extinction depuis un certain temps…et par toute la population de la région.
...

Les forces de l’ordre, qui sont présents par milliers, n’ont pas hésité à déployer des pratiques de barbares contre des citoyens qui demandaient un droit fondamental qui est le droit du travail : des coups de feu ont été entendues, des bombes lacrymogènes ont été jetées par centaines, des chiens de police traînaient dans toutes les rues de la ville, des manifestants ont été violemment battus"

Ce qui me frappe en premier en relisant ce texte, c'est cette impression de déjà vu qui se répète comme de façon cyclique. Et ce qui me frappe encore plus, ce n'est pas la répétition des protestations, mais celle des réactions.

Certes des solutions aux problèmes de ces jeunes ne peuvent être trouvées du jour au lendemain. Certes le contexte de transition n'est pas particulièrement favorable à la résolution de tous les différends. Cependant, je ne pense pas que les habitants de ces régions n'en soient pas conscients, et il serait de bon ton que les commentateurs du dimanche affalés sur leur canapé se posent les bonnes questions avant d'émettre le moindre jugement teinté de régionalisme latent et de prétention méprisante.

Pour ces jeunes, 2008 ou 2011, c'est du pareil au même, et rien n'a changé. On parle d'eux, vaguement, comme une masse floue, quand il s'agit de trouver des héros à encenser dans les tribunes et bien se faire voir du peuple tunisien, mais ceux qui s'intéressent vraiment à leur sort sont une minorité, d'ailleurs toujours les mêmes.

Que les partis politiques se soient libérés et aient accédé au pouvoir ou pas n'a pas changé leurs réactions. Ce sont toujours les mêmes parmi eux qui se déplacent vers ces régions.
Que le peuple se soit rendu compte de l'ampleur des dégâts dans ces régions, minées par la misère, le chômage et une infrastructure en lambeaux n'a pas changé les attitudes non plus, ce sont toujours les mêmes qui sentent le poid de la responsabilité et défendent cette cause.

Le poid des préjugés est-il à ce point lourd? La dictature de Ben Ali aurait-elle à ce point réussi à formater les esprits au point que l'on arrive à réentendre les mêmes jugements superficiels et intransigeants aujourd'hui, près d'un an après le début de la révolte à SidiBouzid?

Il ne s'agit pas comme certains ne cessent de le répéter - comme si ça les dédouannait - de "trouver des solutions miracle", et de "tout résoudre d'un coup de baguette magique". Il s'agit de rester à l'écoute de ces régions, d'aller à la rencontre de ces gens, de comprendre leurs problèmes, et de faire pression au sein de la société civile et au sein des partis pour que des actions rapides permettent au moins de mettre fin à certains pratiques qui résistent encore à la prétendue révolution: la corruption, le clientélisme, le régionalisme, et l'exploitation pure et simple des ressources d'une région qui s'en trouve d'un coup dépourvue. Le problème du bassin minier est une réalité, pas un slogan.

On ne changera peut être pas la face des régions défavorisées du jour au lendemain, le chantier est bien long, et cela tout le monde le comprend. Mais quand le respect tarde à s'imposer, lorsque la compréhension et l'attention sont nulles, et quelque soit le jugement qu'on peut porter là dessus, la réaction peut être violente, désespérée.
Il ne s'agit pas de trouver des excuses à tout ou de tomber dans le "politiquement correct" que de le dire. Il s'agit tout simplement de faire preuve de décence quand on en parle, admettre ses limites et sa méconnaissance du terrain quand c'est le cas, mieux s'informer et cesser les jugements hâtifs.

Quand on n'a rien à perdre, on s'immole. Et si le bassin minier s'immole, c'est qu'il y a une raison.




A voir, l'interview de Adnane Hajji, syndicaliste et un des activistes du mouvement du bassin minier, réalisé par Les Cahiers de la Liberté


jeudi 24 novembre 2011

Les femmes d’Ennahdha



Depuis deux jours, et plus précisément depuis l’apparition à l’écran de la vice-présidente de l’Assemblée Constituante, Mme Mehrzia Labidi, la curiosité a poussé certains d’entre nous à aller fouiller les archives du net en quête d’informations sur cette élue du parti Ennahdha, voilée, binationale et s’exprimant avec tant d’aisance du haut de sa chaire.
Un profil original ? surprenant ? Pourquoi cette dame intéresse-t-elle ?

Il faut revenir aux origines. Mehrzia Labidi était probablement inconnue de la plupart d’entre nous. Elle ne faisait pas partie des candidats « visibles » aux élections. Mais pourquoi ?
Est-ce seulement parce qu’elle n’a pas été particulièrement mise en avant pendant la campagne ? Est-ce plutôt nous qui nous ne sommes pas intéressés à cette candidate Nahdhaoui, l’assimilant à un pion de sexe féminin, placé dans une liste parce que la loi l’exige ?
Probablement un peu des deux. Entre le manque de visibilité que lui ont donné ses co-partisans et l’indifférence générale, que beaucoup de candidats ont subi étant donné le nombre monstrueux de listes, mais probablement accentuée par l’étiquette qui la couvrait, Mehrzia Labidi est passée inaperçue. Jusqu’au moment où, le 22 novembre au soir, elle est devenue vice-présidente de l’Assemblée Constituante.

Mais qu’a-t-on trouvé de si surprenant sur cette femme, et pourquoi son profil nous intéresse-t-il tant que ça ? Sommes-nous tellement surpris de l’existence de profils cultivés et ouverts chez Ennahdha ? Est-ce le fait que ce soit une femme, de surcroit voilée qui provoque notre réaction ? En réalité c’est un peu plus complexe que cela.

Tout d’abord, pendant les mois de campagne électorale menée tambour battant par ce parti conservateur, nous avons vu des femmes assister aux meetings et autres festivités, mais nous ne les avons pas beaucoup vues aux tribunes ou dans les médias.
Parmi les têtes de liste d’Ennahdha, une seule femme a fait son apparition, une femme non voilée, prétendant être le visage moderne du parti, chevelure au vent, maquillage et pantalons à l’appui. Et même jusqu’au jour où cette dame –en l’occurrence Mme Souad Abderrahim, élue Ennahdha pour la circonscription Tunis 2- a effectivement gagné sa place à l’Assemblée Constituante, la plupart des tunisiens ignoraient qui elle était ou presque.



Mais c’est après les élections que cela s’est compliqué. Lorsque cette dame, considérée par beaucoup comme un simple alibi de sexe féminin osant la chevelure, s’est fendue de quelques déclarations bien senties, rappelant avec peu de nuance et d’intelligence politique le conservatisme qu’elle est censée défendre, la tempête a rapidement éclaté dans un certain milieu (car rappelons que beaucoup de tunisiens n’ont certainement pas été dérangés le moins du monde par ces déclarations) concernant ses propos , ses propositions et son attitude. Il s’est donc mis à pleuvoir insultes et protestations, arguments et simplifications, mélange savant, comme seul les tunisiens savent le faire, de raison et de sentiments exacerbés.

C’est donc dans un contexte où les élus d’Ennahdha dans leur ensemble sont enveloppés dans un voile de mystère alors que les plus connus d’entre eux commettent bourde sur bourde, suivis de près par le grand spécialiste du nettoyage Samir Dilou, que les quelques dizaines d’élues Nahdhaoui ont subi le même sort : être des inconnues représentées par une maladroite.

C’est alors que l’apparition de Mehrzia Labidi crée l’évènement. Voilà une dame qui ne cherche pas à « s’habiller moderne » en portant fièrement le voile, qui n’éprouve aucune difficulté à s’exprimer clairement et en des termes précis et harmonieux invitant à l’écouter attentivement, binationale de surcroit (ce qui exaspérera les apprentis nationalistes), et qui, CV, articles et vidéos à l’appui, prouve par son parcours qu’on peut être femme, rejoindre Ennahdha, ne pas se soumettre aux canons visuels qui se veulent modernistes, et avoir des choses très intéressantes, ouvertes et constructives à dire.

Plus encore, les idées qu’elle prône vont probablement à l’encontre des convictions d’une partie de la base d’Ennahdha, en remettant en question le port du niqab, en encourageant les femmes à prendre leur destin en main et assumer leur place dans la société, en appelant à dialoguer avec les autres religions et s’en inspirer, en invitant à avoir un autre regard sur la religion et j’en passe. Car c'est là que la question devient intéressante et rappelle encore une fois l'écart qui peut exister entre les élus et cadres d'Ennahdha et leur base. Un discours qui aurait été tout aussi apprécié s’il avait été dit par une autre personne dans un autre parti ou même en dehors, mais qui prend un sens nouveau dans ce climat d’inquiétude qui fait craindre à certains une hégémonie ultra-conservatrice.

La réaction au profil de Mehrzia Labidi est-elle de la fascination ou de la surprise ? Ni l'une ni l'autre. Il s’agit probablement d’une forme de soulagement ou d'espoir. Soulagement de savoir que parmi plus de 80 élus Ennahdha, et quelques dizaines de femmes parmi eux, il y en aura au moins une qui porte un message résolument modéré, une femme avec qui on peut espérer débattre raisonnablement, discuter sereinement, et trouver en elle une passerelle vers ce bloc qui inquiète parfois et avec qui il faudra pourtant apprendre à interagir dans le calme et le respect. Cela donne à certains l’espoir de trouver d’autres voix, parmi ces femmes, mais aussi parmi les hommes, qui calmeront les esprits, et, divergences d'opinions assumées, sauront être constructifs.

Cela étant dit, et malgré cette note d’espoir, il ne faut pas tomber dans la béatitude, et nous devrions quand même nous poser quelque questions. Et si Mehrzia Labidi n’était qu’une autre façade du parti Ennahdha, remplaçant Souad Abderrahim ayant échoué à rassurer les progressistes ? Et si, malgré la sincérité de sa réflexion et de sa démarche, Mehrzia Labidi n’avait aucun poids, ni aucun soutien parmi les autres élus d’Ennahdha, hommes ou femmes ? Et si Mehrzia Labidi nous surprenait un peu plus tard par des propos moins rassurants?

Nous pouvons effectivement nous le demander. Mais nous pouvons faire autre chose également : construire des passerelles là où nous pouvons et ne pas nous laisser effrayer par l’ampleur de la tâche. Car le but ultime est de trouver l’équilibre, là où chacun pourra se retrouver, et où nos inquiétudes laisseront la place à un travail continu et serein de construction.

24% de femmes à l’Assemblée Constituante. Et si les élues changeaient la donne ?

Images: 1/Mehrzia Labidi, 2/Souad Abderrahim